Apprendre à dire au revoir pour pouvoir dire bonjour

Rédigé par Mooshka - -

Date de rédaction : 19 février 2017
Taille du texte brut : 10 968 octets

Ça a commencé par un bruissement imperceptible venant de la penderie. Au début il fallait simplement mettre des choses dans un sac, s'imaginer prendre le bus pour déposer le sac dans un container au marché de Kerinou (à un moment, il y a eu une interruption dans la pensée pour s'attarder quelques instant sur l'article de Jef Klak traitant du Relais). Puis il y a eu tous les matins qui ont suivi, perplexe, allant de cintre en cintre, l'air déconfit. Puis il y a eu les errances au rayon Enfants d'H&M, l'air déconfit. Ensuite il a fallu mettre des choses dans un sac pour faire de place à de nouvelles choses, et c'est à ce moment là qu'une idée de la transition s'est installée, imperceptiblement. En fin de compte tout a commencé par une question de swag.
Et c'est en marchant dans la rue, Triangle de Jacno se lançant pour la quatrième fois dans mon casque (il va me falloir d'autres morceaux), que j'ai percuté que toutes ces histoires de rouge à lèvres et motifs japonais, ce n'était pas juste une lubie en tâche de fond dans ma tête. Et c'est en marchant dans la rue, Jacno dans les oreilles, que j'ai percuté que ça y est, je suis adulte. Je ne suis plus en phase d'adaptation, j'y suis.
La première chose que j'ai mis dans un sac, c'était un chemiser rose avec des motifs têtes de mort. Et c'est un chemisier qui provient du rayon enfants d'H&M. Et c'est en tapant ces quelques mots que je dois avouer que malgré tout ce que j'ai toujours voulu faire croire, la sape c'est important. Mais c'est important pour une raison bien plus introspective. Parce que tous ces vêtements, c'est les vêtements que je portais quand j'étais encore un enfant dans un corps d'adulte. Aujourd'hui je suis une grande personne et c'est pour ça que je fais une fixette sur les motifs japonais (et aussi parce qu'un cabinet de tendance a dû décréter que ce serait la nouvelle tendance).

Je suis une adulte. Ça y est. Et c'est probablement pour ça que cette semaine, j'ai vraiment eu le sentiment que ça y est, la vie commence maintenant. La vie commence maintenant même si tous les gens autour de moi ont des enfants. La vie commence maintenant même si je suis toujours en contrat cache-misère fait pour les jeunes. La vie commence maintenant même si je n'ai aucun plan de carrière. La vie commence maintenant même si je n'ai pas projeté de m'acheter une maison ni d'avoir un enfant.
Et surtout, parce qu'il faudra que je m'en souvienne quand il fera sombre à l'intérieur, la vie commence maintenant même si je me situe en dehors de la norme.

Et pour la première fois de ma vie, j'ai l'impression d'être exactement là où je suis censée être. Quoique non, pas censée. Ça implique une notion de destin. Tu ne crois pas au destin et moi je ne sais plus parce que fut un temps, j'aspirais à fond à ça, mais maintenant je ne suis plus sûre de rien parce que j'ai construit ma forteresse, et pour toutes les raisons évoquées en même temps. Reformulons. J'ai l'impression d'être exactement là où je suis. Pas avant à analyser tout ce qui a été raté et qui aurait dû être fait mieux ni après à me dire qu'après, tout sera mieux, ce sera forcément mieux puisque ce sera après.

Je suis ici, je suis en vie et je suis entière.

Et c'est en partie ce qui m'interroge. Parce qu'en réalité, je ne suis pas complètement ici, il y a une partie de moi qui est encore restée dans un avant trop récent et qui m'empêche de dire bonjour. Je ne peux pas dire bonjour pour l'instant parce que je n'ai pas vraiment dit au revoir.
Pour information, je suis en train d'écrire une partie ce que j'ai écrit sur le chemin du retour la tête en l'air à regarder les bâtiments quand je me suis interrogée sur le fait de dire que j'étais rentrée et toutes les choses évoquées en même temps.
Et là c'est le moment où je vais introduire une nouvelle entité à qui je m'adresserai également avec un pronom personnel de la deuxième personne du singulier. Pour le lecteur, ce n'est pas la même personne.

Je suis en vie, je suis entière et je suis en colère.
Je suis en colère et je n'arrête pas de penser au moment où on va fatalement se croiser parce qu'on fréquente les mêmes cercles. Je fais souvent des variantes entre le mépris et l'ignorance. Mais l'ignorance est une forme de mépris. Rassure-toi, ton secret est bien gardé avec moi. Tu as pris un risque, je sais que tu en est conscient, je ne sais pas à quel point ça pèse dans la balance (ou si juste tu t'en fous complètement) et encore une fois, je crois que je vais souligner que tu as eu de la chance de tomber sur moi parce que tu connais l'importance que j'attache au respect de la vie privée. Je suis en colère et il y a deux options : soit tu sais pourquoi ou tu as un vague doute, soit juste tu t'en fous complètement et je penche plutôt pour cette deuxième option. Je suis en colère parce que j'en viens à poser des mots ici et dire ça ici alors qu'en vrai, je pense que c'est une très mauvaise idée et que c'est pas dans mes habitudes de venir ici en colère contre quelqu'un (ou alors je m'en souviens pas mais je crois pas).
Il y a deux raisons pour lesquelles je fais ça ici.
La première, c'est parce que je n'ai même plus envie de parler à une adresse e-mail qui ne répond jamais. Je suis fatiguée de devoir relever mes mails quinze fois par jour pour voir s'il y a du mouvement dans ma boite de réception. Je suis fatiguée de devoir attendre même si je savais que c'est exactement à ça qu'il fallait m'attendre, j'ai commencé à me faire une petite idée de ce que ce serait, d'être la femme de l'ombre. Par contre, à force de réfléchir à tout ça, l'évidence c'est le mensonge. J'aurais dû comprendre que le mensonge était partout. Dans les réponses, dans l'âge, dans la ville. J'en viens même à me demander si je connais réellement ton nom, ton prénom et ta profession. J'en viens à me demander s'il faut vraiment que j'envoie par la poste mes adieux avec une pellicule qui ne sera peut-être jamais développée. Parce que si ça se trouve, et j'en suis à me demander ça, si ça se trouve tu as emprunté l'identité de quelqu'un d'autre et la personne à qui je vais adresser mon intention de disparaitre, d'arrêter, ce n'est pas du tout toi. Depuis le premier jour tu as menti, je dois avouer qu'on a été deux à faire des recherches Google, à aller très loin, à vérifier la correspondance des grains de beauté entre les photos que tu avais mise en ligne et ton éventuelle réelle identité.
Je ne sais même pas si tu liras ces quelques mots parce que vraiment, je suis persuadée que tu t'en fous et qu'il n'y aurait jamais, jamais eu de petit déjeuner très tôt le matin devant la rade de Brest. Donc la première raison, c'est ça. Et je ne suis vraiment pas fière de venir le faire ici. La seconde raison, c'est parce que j'ai pris l'habitude de tout exposer ici, à la fois pour documenter, mais également parce que c'est ici que j'ai réussi à résoudre plein de trucs. Je m'en fous des stalkers. Je m'en fous du rapport à la pudeur. C'est un pur exercice d'introspection, ça a toujours été un pur exercice d'introspection. C'est ici que j'habite. C'est ici que je vis. C'est ici que je grandis. Ensuite je suis en colère parce que tout ça aura été très court mais j'ai pris des habitudes que je n'aurais jamais dû prendre. T'écrire les soirs de week-end en jetant plein de mots. Faire des putains de pastebin parce que je suis trop timide pour dire les choses directement.
Et je crois que ce qui me rend encore plus furieuse, c'est d'être encore bloquée là et d'avoir envie de te dire : Guess what, il y a un nouveau kiddo dans ma vie qui me dérange. Au fond, ce kiddo, il me dérange, oui. Même si moi aussi j'ai menti à répondant autre chose.

Et là, c'est le moment où je me dis que c'est peut-être pas une bonne idée que tu lises mon blog. Parce que si je construis une fenêtre, je vais devoir avouer que derrière mes airs insolents, j'ai peur de merder. C'est peut-être pas une bonne idée que tu lises mon blog même si je dois avouer que si tu n'étais pas venue me demander si c'était vraiment moi, je serais encore à rafraichir quinze fois ma boîte de réception.
Si ça se trouve, le timing sera toujours contre nous. On s'est rencontrés dix ans trop tôt. On se rencontre à nouveau dix ans trop tard, ou quelques semaines trop tard. Je vois ton pseudo sur la barre de mon menu Youtube et j'en reviens toujours pas.

Je suis aussi en colère contre toi et pour le lecteur, j'introduis à nouveau une nouvelle entité.
Je suis en colère contre toi parce que je ne peux pas dire bonjour, ou alors je ne peux pas dire bonjour parce que je suis en colère contre toi. Je penche plutôt pour cette deuxième option.
Je suis en colère parce que je n'ai jamais pu venir ici parler de la cage dorée dans laquelle j'ai vécu pendant des mois, de la pression d'être la poupée parfaite, du drama. Et j'ai toujours pas digéré tout ça.
Je suis en colère parce que mes envies d'indépendance tombent soit au moment parfois dans ma propre timeline, soit au pire moment possible. Je suis en colère contre toi parce que maintenant, je ne veux plus jamais rendre de comptes à personne ni devoir dire à chaque instant ce que je fais, avec qui je suis, à quoi je pense. Je suis en colère parce que c'est l'information que j'ai retenu sur le fait d'être deux.
Je suis en colère parce que le prochain truc que je me ferai piquer sur la peau, je vais autant le savourer comme étant quelque chose que je voulais vraiment faire que comme une petite vengeance personnelle.

Maintenant je suis passée à Vortex de John Carpenter et vraiment, je ne sais pas à quel point c'était une bonne idée d'écrire tout ça et j'ai toujours pas rebouché la fenêtre par laquelle on peut s’apercevoir que j'ai peur de merder.
Si ça se trouve, j'aurai toujours un complexe d'immaturité vis à vis de toi. Je pense qu'il va me falloir du temps avant d'assimiler les raisons de la distance et de la froideur.

Maintenant c'est l'heure de la conclusion. Je n'ai plus l'anatomie du scénario sous la main donc je ne sais plus à quel stade de la narration nous en sommes, mais c'est situé entre le moment où le personne principal percute et décide de mettre en place un plan d'action.
Malheureusement, je n'ai aucun plan d'action. J'ai beau retourner ça dans me tête tous les jours, je ne sais pas comment lâcher prise et ne plus être en colère.
Peut-être que je devrais me pencher du côté des 12 étapes et notamment la dixième.
10- Nous avons poursuivi notre inventaire personnel et promptement admis nos torts dès que nous les avons découverts.
Il n'y aura pas de résolution pour aujourd'hui. Et je continuerai à faire mon petit vélo pendant une durée indéterminée.

Je vais continuer à faire mon petit vélo et reboucher ma fenêtre. Belle perf.

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