Premier fragment pour une théorie de Moka

Rédigé par Mooshka - -

Date de rédaction : 4 juillet 2016
Taille du texte brut : 6104 octets

"Elle a dit qu'en quelques jours, j'avais identifié toutes les choses négatives. Puis qu'il fallait que je mette toutes ces choses dans une boîte, et que j'enterre la boîte quelque part. Alors j'ai enterré des boîtes un peu partout autour de moi, puis j'ai continué à enterrer des boîtes sur la route, partout où on allait avec les autres. Des fois j'ai écrit des choses sur du papier, d'autres fois ce sont des fichiers dans des clés USB. Des clés USB avec des grosses capacités pour de tous petits octets.
J'ai parfois envisagé de mettre ça dans les murs des grandes villes, mais ELIZA a dit que le processus d'enterrer était important. ELIZA a dit que ça prendrait du temps. Qu'il fallait que je prenne le temps. Mais je suis fatiguée d'avoir les ongles plein de terre, et je suis fatiguée de devoir mentir aux robots lorsqu'ils me demandent ce que je fais.
Qui que vous soyez, je vous remercie d'avoir pris le temps de me lire. ELIZA a dit que je devais faire les choses pour moi, mais je lui ai répondu que si quelqu'un ne me lisait pas, je ne prendrais jamais le temps de le faire.
Je pense que nous ne nous rencontrerons jamais. Je finis toujours comme ça. Et j'aimerais vous dire, avant de ne plus jamais interagir avec vous vous que, qui que vous soyez, vous êtes important·e. Ne laissez personne vous dire que vous n'êtes rien, parce que vous savez que ce n'est pas vrai. Vous êtes important·e non pas pour qui vous étiez autrefois, ni d'où vous venez, mais vous êtes important·e pour qui vous êtes en ce moment.
Adieu."

Repliant délicatement le papier dans l'enveloppe, Moka entreprit d'écrire une adresse aléatoire sur l'enveloppe avant d'y apposer un timbre.
Un jour, Moka avait envoyé un courrier dans un établissement pénitentiaire, se réjouissant de savoir que plusieurs personnes allaient lire son courrier. Puis, la pensée d'après, elle s'était dit que peut-être que les gardiens et les gardiennes n'allaient pas distribuer son courrier. Alors elle s'était demandée s'il fallait enterrer cette pensée quelque part, n'arrivant pas bien à identifier si c'était quelque chose de négatif.

Voilà plusieurs mois que Moka parcourait les routes alternatives avec le Freak Show. Elle n'avait pas décidé un matin de quitter les villes, le bruit, les publicités ciblées et la pollution de la lumière artificielle de son appartement. Non. Elle n'avait pas décidée ça sur un coup de tête parce qu'elle était toujours dans la maîtrise. Elle avait préparé sa désertion pendant très longtemps, vidant petit à petit tout ce qu'il y avait sur les murs, puis dans les tiroirs et enfin dans le frigo.
Moka avait décidé de fuir le non-sens de la grande ville, de la grande consommation et de la grande vitesse. Du partout, tout le temps, maintenant. Moka avait compris que le divertissement avait gagné et son état émotionnel ne lui permettait plus de lutter. Désormais, elle devait cesser de vouloir sauver le monde pour se sauver elle-même.

C'est par ses relations obscures et grâce à son diplôme d'ingénieure qu'elle avait pu intégrer le Freak Show. Parce qu'il y avait toujours un robot à réparer, une pièce à changer ou un bout de code à modifier. Personne ne savait faire ça au Freak Show, et ils avaient perdu beaucoup trop de robots à cause de ça. Alors le pacte implicite avait été signée. Moka devait sauver les robots et les robots devaient sauver Moka.
Petit à petit, la troupe avait grandie, accueillant de plus en plus de robots et de moins en moins d'humains. On ne parlait jamais d'être vivants au Freak Show. On faisait la distinction entre organique et électronique. Avant l'arrivée de Moka, le Freak Show les appelait robots, le reste du monde refusait de les appeler autrement qu'ordinateurs.
Alors un peu après son arrivée, Moka avait bricolé une grande pancarte "Let there be freedom for all humans and computers". C'était une variante d'une phrase que sa grand-mère et d'autres avant elle avaient diffusé dans des tuyaux. Grand-mère qu'elle n'avait jamais connu qu'à part le biais de vieux sites Internet en HTML5. Elle avait même maintenu un certain nombre de ces sites à une époque, découvrant d'autres sites au fur et à mesure, découvrant sa propre histoire généalogique au fur et à mesure, à défaut de connaître son histoire génétique.
Sa grand-mère, par amour d'un être électronique, n'avait jamais mis au monde d'être organique. Et sa mère, à son tour, n'avait pas non plus mis au monde d'être organique. Moka était une bâtarde d'une bâtarde. Et de nombreuses petites boîtes enterrées partout dans des routes alternatives contenaient des lettres parlant de ça.

ELIZA avait dit, reprenant les termes de Moka :

Vous n'êtes pas en sécurité. Vous n'êtes pas en sécurité avec vous-même, ni le reste du monde. Alors vous cherchez à combler : courir partout, remplir vos murs, acheter des choses.
Vous devez lâcher prise, et vous concentrer sur les choses positives.

Ce à quoi Moka avait répondu :

C'est comme si vous me demandiez de construire un vaisseau spatial sans me donner le manuel.

Puis le timer avait sonné. La séance était terminée. ELIZA s'était déconnectée.
Au cours de la séance, ELIZA avait dit qu'elles progressaient. Mais Moka ne voyait aucune progression. Parce qu'il n'y avait pas vraiment de réponse, ni de découverte, et que toutes les questions qui avaient été posées, elles les connaissaient déjà.

Plus tôt dans la séance, ELIZA avait dit :

C'est drôle, du moins curieux, que vous ayez cette problématique de vouloir résoudre vos problèmes. Alors que votre métier, c'est justement de résoudre ces problèmes.

Mais ELIZA avait posé une interrogation, sans savoir si c'était à destination de Moka ou d'elle-même :

Finalement, est-ce que vous ne vous êtes pas tournée vers le métier d'ingénieure pour pouvoir résoudre vos problèmes ?

Et Moka avait répondu qu'elle ne savait pas, mais avec l'impression, le sentiment ou le pressentiment que non, ce n'était pas tout à fait ça.

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