Je ne suis nulle part

Rédigé par Mooshka - -

Date de rédaction : Quelque part vers le 12 juin 2017
Taille du texte brut : 12 170 octets

Initialement pensé pour une publication hors junkyard et hors wordpress

Je vais avoir 27 ans cette année, et pour la première fois de ma vie, je sens que je viellis. Il y a eu plein de signes avant-coureur par le passé, plein de choses qui m’ont contrarié, mais il m’a fallu du temps pour remettre tous les morceaux ensemble et comprendre ce qui clochait. Je l’ai su très tôt et j’ai eu des doutes dès le début, mais je pensais pas que ce serait aussi lourd à gérer au quotidien.

Ce mois-ci ça fera dix-neuf mois que je suis rentrée dans le monde du travail et je n’ai jamais eu autant l’impression que ma vie était terminée.
Enfin… Si. Il y a plus d’un an, quand je suis sortie de plusieurs mois de harcèlement moral au sein de la première boite dans le privé ou j’ai été embauchée. Je ne sais pas trop si on peut dire que c’est mon premier vrai travail étant donné que c’est un énième contrat cache misère pour les jeunes (je suis en contrat de professionnalisation, ce qui veut dire, avec un peu de mauvaise fois, que j’occupe un poste de vrai salarié, un vrai travail, mais payé moins que le SMIC).
Et c’est avec beaucoup de cynisme que je me suis engouffrée dans ce projet de contrat pro. Parce qu’à ce moment là, je voulais travailler pour une petite startup, refaire leur site e-commerce, m’occuper de leur packaging, apprendre tout le bordel lié à l’impression 3D, envoyer des e-mails en anglais, poster des trucs sur Facebook. Mais il n’y avait pas le budget pour moi. Pourtant, je crois qu’on a vraiment fait tout ce qu’on a pu pour que je puisse être embauchée.

Avant ça, j’ai géré les newsletters d’un festival de court-métrage, monté le site web d’une asso qui organisait des marches zombies, écrit et produit des petits films amateurs, géré une mission de développement des logiciels libres, monté une asso de néophytes hacktivistes. Mais il n’y a jamais eu de sous nulle part pour moi. Et je me suis dit qu’un beau jour, il était peut-être temps d’arrêter de rêver et commencé à faire autre chose, à savoir, vous voyez, trouver un vrai boulot.
Pour être corporate et faire lisse, je raconte à tout le monde que je voulais vraiment vraiment rester dans la ville où j’habite (ce qui est vrai) mais qu’il n’y avait pas de boulot pour moi dans la communication (ce qui est en partie vrai, vu que j’ai toujours uniquement visé des structures sans moyen) alors j’ai décidé de « monter en compétences » et apprendre le e-commerce par le biais d’une formation en alternance. La véritable histoire c’est que j’ai dit oui oui à un formateur de l’AFPA et ma conseillère de la Mission Locale qui me pensait immature que oui oui, je ferais cette formation en e-commerce. Oui oui c’est pas grave si ça dure deux ans. Oui oui c’est pas grave si c’est du commerce et pas de l’associatif. Oui oui je sais que dans le privé on vouvoie son patron, et qu’il y a une notion de hiérarchie. J’étais persuadée que tout le monde allait vouloir m’embaucher parce que je coûtais pas cher. Je disais vraiment ça aux gens, aux copains, aux inconnus et aux hacktivistes qui passaient mon chemin.

Aujourd’hui je suis en train de faner intérieurement et je dois avouer que j’avais pas franchement prévu ça.

Alors j’ai commencé à faire mes recherches d’entreprises. Dans mon Top 5, la première entreprise pour qui j’ai bossé. « Tu vas voir, c’est sympa le secteur de la lingerie. »
J’ai adoré mes futurs patrons lors de mon entretien d’embauche. C’était des langues de pute, on a dit du mal des blogueuses et je trouvais que ça dénotait d’une certaine personnalité de leur part. J’étais impatiente de commencer, j’avais de l’énergie à revendre. Je suis passée sous un rouleau compresseur cette année là, et le monde entier, du moins mon monde entier à moi, s’est effondré.
J’avais pas du tout vu les signes avant-coureur mais maintenant je dois probablement être une experte des signes pré burn- out. Je me suis coupée de tous mes amis (j’en ai perdu quelques uns à ce moment là, des fois je me console en me disant que c’était pas des vrais amis s’ils sont pas restés), le matin j’avais la boule au ventre, le soir je rentrais en pleurant. Le week-end j’avais des moments de terreur et puis je passais mon temps à dormir. Je n’ai rien écrit en plusieurs mois.

J’ai passé une soirée entière avec un copain à manger des pizzas de chez Domino’s et en lisant des morceaux du code du travail. Il n’y avait que trois manières de sortir de ce truc là, c’était la rupture conventionnelle, l’inaptitude au poste où l’entreprise devait faire faillite (en contrat pro on ne peut ni être licencié ni démissionner, et plein d’autres trucs qui font que c’est vraiment la baise jusqu’au bout). Quatre semaines d’arrêt. J’ai toqué à la porte de plusieurs syndicats, rencontré des assos féministes (les seuls qui peuvent faire un accueil dans le cas de harcèlement moral), passé un temps fou avec ma future ancienne collègue qui prévoyait sa sortie de la boite et qui, comme moi, était en arrêt depuis plusieurs semaines.

Le 27 juin ça fera exactement un an que l’enfer a pris fin. L’autre jour j’ai dit à mon thérapeute (qui n’est pas vraiment mon thérapeute puisque sa fonction officielle est kinésithérapeute et sexologue, mais on est dans un cas de figure un peu particulier je crois, et puis de toute façon c’est plus simple de dire que c’est mon thérapeute) que le harcèlement moral était la meilleure chose qui pouvait m’arriver parce que j’en suis ressortie oh tellement forte. Je suis arrivée là-bas petite princesse fragile et frêle, j’ai fini par en ressortir reine forte et déterminée.

Il s’est passé plein de trucs dans ma vie en 19 mois. J’ai expérimenté le polyamour, rencontré l’amoureux que j’avais cherché toute ma vie (spoiler alert : c’est fini), appris à prendre soin de moi et m’occuper de moi tout court (j’ai découvert le posi posse sur Twitter et boy merci pour cette découverte). Aujourd’hui je vis seule et je suis célibataire, ce qui est aussi un putain de truc fou complètement improbable à mes yeux il y a quelques temps. Les débuts ont été catastrophiques, je pleurais souvent. J’étais vide dedans et mon premier samedi soir toute seule a failli m’achever.
Puis les mois ont passé. Une nouvelle petite victoire que j’ai célébré… Avec mon ancienne psychologue, vu qu’il reste plus grand monde.

Donc je commence à vieillir. Le problème c’est que j’arrive à ce stade où les gens de mon âge ne font plus des teufs le week-end (ce que j’ai toujours détesté même si ça me crée des contrariétés, une histoire de norme mais c’est pas le sujet), soit le stade ultime que j’attendais depuis toujours. Seulement voilà, les gens de mon âge commencent à avoir des enfants, achètent une maison et ont une vie adulte. Mais de toute façon, vu qu’il reste plus grand monde, je suis tout ça de loin.

J’ai cru à un moment, mais j’ai fini par comprendre que c’était pas ça le truc, que je commençais à vieillir par rapport à ces gens et ce rapport à la norme (qui n’est pas le sujet mais un jour j’en parlerai, faut vraiment que je parle de ça). J’ai fini par percuter qu’absolument tout ce résume à ma situation d’employée dans le secteur privé.

Je ne suis nulle part. Vous savez cette phrase, on est le spectateur de sa propre vie, j’ai fini par la comprendre cette phrase. Il y a plein de trucs autour de moi qui me rendent misérable. L’autre jour je suis allée à l’inauguration d’un espace partagé entre des entrepreneurs et une asso et c’est là que j’ai compris que je pouvais plus continuer comme ça parce que je suis clairement en train de faner.
Un gars m’a dit : « Tu fais quoi maintenant ? »
J’ai ravalé ma fierté en répondant : « Je vends des stéthoscopes sur Internet. »
« Et c’est tout ? »
C’est putain de tout. J’ai eu le bourdon pendant des jours et des jours après ça.
Je le savais déjà, mais je me voilais la face sur à quel point ça me rendait malheureuse.

Il y a des trucs qui font que ça marche encore moins bien. Prenez la fatigue. Le soir, quand je rentre, je suis trop crevée pour entreprendre quoi que ce soit d’un peu créatif.
Je suis fatiguée tout le temps, tout le temps, tout le temps, tout le temps. Alors j’ai décidé de remédier à ça. J’ai commencé à manger bien, à manger propre, et je me suis inscrite dans une salle de sport (on est deux, sinon j’aurais jamais pu y arriver). Mais j’ai compris, hier ou aujourd’hui, qu’en fait ça n’a aucun sens. Ça fait presque quatre semaines que je mange sain, deux semaines que « je vais à la salle » mais en fait ça va rien résoudre parce que cette fatigue là, c’est parce que je suis employée dans le secteur privé et que j’ai absolument rien à foutre là.

Et comme je suis fatiguée, je me couche tôt. J’ai besoin de sommeil, j’ai besoin de dormir, et c’est ma source d’anxiété la plus résiliente, celle-là je n’arrive pas à la résoudre. Il me faut bien 8h/9h pour faire une bonne nuit. Donc je suis obligée de me coucher tôt. Donc j’ai moins de temps pour créer. Et comme j’ai moins de temps pour créer à plusieurs, je me retrouve à devoir créer toute seule et en fait j’y arrive pas.

J’y arrive pas parce qu’être employée dans le secteur privé a littéralement absorbé toute mon énergie physique et… psychique ? Psychologique ? C’est marrant, j’arrive jamais à trouver le terme.

J’ai cessé de militer, et je commence tout juste à entrapercevoir la possibilité de faire mon deuil de cette époque résolue.
J’ai tout laissé tomber.
Ou alors j’ai des centres d’intérêt différent, je sais pas trop.

Je lis de moins en moins d’essais. Je lis de moins en moins tout court. Ma plus grosse consommation de livres, c’est du développement personnel. Alors oui, c’est clair que ça va mieux. Mais je ne suis plus vraiment moi puisque ma vie entière se résume au fait d’être employée dans le secteur privé.

Je ne parle plus aux gens. Et maintenant que j’ai compris comment on parle aux gens, je n’ai plus grand-chose à dire. Des fois je me dis que je n’ai plus vraiment d’amis, puisque je ne confesse plus rien à personne. Je ne vide plus mon sac. Je ne dis plus ce que je pense, ce que je ressens.
Je n’ai plus de vie mondaine et je ne suis plus vraiment sûre d’avoir une vie sociale tout court.

Je n’ai pas pleuré depuis des mois. Parce que rien n’est intense. Tout est gris. Tout est plat. La smoke cache la marde.

Mon blog n’est plus qu’un reflet de qui j’étais dans mes vies d’avant. Et maintenant que je suis passée sous un rouleau compresseur et que je sais que je veux vivre, il n’y a plus grand-chose de coloré ou de notable qui remplit cette vie.

Je ne m’en sors pas parce que je suis employée de bureau et que ce n’est vraiment, vraiment, vraiment pas ma place. J’avais des doutes sur le commerce, maintenant je suis sûre.
Je n’étais pas trop sûre pour la hiérarchie, maintenant je n’ai plus de doute.

J’ai très envie de pleurer mais je me sens tellement vide intérieurement que je n’y arrive même pas.
Je ne suis nulle part et je suis remplie de vide.

Vous pourriez objecter que tout n’est pas à jeter, que je fais peut-être un petit caprice, que je suis en plein dans un « Middle class problem » et qu’il y a plein de gens plus malheureux que moi, et que par ailleurs j’ai aussi pas mal de privilèges.
Je vous répondrai que je suis bien consciente de tout ça, et qu’un jour j’écrirai là-dessus (mais d’abord je parlerai de la norme).
J’aime pas trop finir sur des notes négatives même si ça sonne mieux à lire alors… Voilà.

Normalement quand j’écris, je commence par poser le constat, puis analyser ce qui ne va pas avant de tirer un plan d’action mais je crois que je suis dans un tel marasme actuellement que je n’ai pas encore le recul pour y arriver.

Après, bon, des fois je me dis que je suis un peu une loseuse (mais c’est pas grave, je dis ça d’une manière assez ouverte et bienveillante contrairement aux apparences). Et lire des témoignages comme le mien, ça aide à passer la pilule. On se sent moins seul·e. Donc ouais, voilà. Si tu me lis et que tu comprends ce que je dis, que tu te retrouves dans ce que je dis, sache juste que tu n’es pas seul·e.
Et si tu te sens misérable, tu peux aller faire un tour sur la sphère posi posse. Tu vas voir, ça fait sourire, c’est doux et ça fait du bien.

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